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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 15:54
 
Durant la pièce "En Attendant l'algérie", un invité prend la parole


Djilali Hadjadj, journaliste d'investigation
"Il faudrait qu'un jour ces hommes des casernes puissent reprendre le chemin des casernes"
(Intervention à partir de notes écrites le 9 novembre 2001 à la Ferme du Bonheur)



(inaudible)
Il y a eu des périodes où effectivement les prix du pétrole étaient à la hausse. C’était des recettes faramineuses qui n'étaient pas utilisés à bon escient.

Où va ce fric, où allait ce fric ?
Bonne question, où va ce fric ? Toujours pour parler de la même période à titre d'exemple, les années 80 qui étaient les années où le pétrole culminait au-delà de 40 dollars le baril et où le dollar coûtait plus de 10 francs français, c'était un argent fou qui rentrait. Puis ça été la période des éléphants blancs, on se mettait à construire. A Alger d'ailleurs, on regorge de toutes sortes de palais, toutes sortes de monuments. On investissait dans les projets de prestige faramineux mais en fait qui étaient, avec la complicité d'un grand nombre d'entreprises étrangères, des moyens pour détourner et mettre cet argent dans les paradis fiscaux sur un certain nombre de comptes à l'étranger.  Si on devait faire le décompte de tout ce qu'ont coûté les chantiers pendant ces années 80, alors non seulement on dépensait, c'était de la gabegie, du gaspillage à grande échelle, on détournait et en même temps la crise économique était là latente, on la voyait arriver et on ne faisait rien parce que ce n'était pas la préoccupation.
Et il est vrai que c'était aussi une période au plan démocratique où c'était le vide total. C'était un climat répressif, nous étions à l'époque aussi dans un système policier des plus durs. Tout ce qui pouvait être contestation était vite annihilé par le pouvoir en place.

Ça veut dire que s'il y avait un pouvoir honnête qui répartisse l'argent et tout en Algérie, l’Algérie serait un pays riche, relativement riche ?
Tout à fait, tout à fait, on peut faire, on peut faire, j'ai eu des évaluations tout à fait récentes. C'est vrai que ça concerne les trois pays du Maghreb et on peut retrouver la part qui revient à l'Algérie, des estimations qui se recoupent dont la source serait d'ailleurs des experts de la banque centrale d'Algérie. En l'espace de 15-20 ans pour les trois pays du Maghreb plus de 300 milliards de dollars ont été placés à l'étranger, donc en termes de fuites de capitaux moi je me dis que, ne serait-ce que 10 % de ces 300 milliards de dollars, vous pouvez vous imaginer ce que ça pourrait représenter en terme d'investissements pour des emplois productifs. Mais c'est sûr que si en Algérie cet argent avait bien été utilisé dans un système démocratique, de transparence, de moralisation de la vie publique, on n'en serait pas là.  On n'en serait pas là. Toutes les institutions sont en train de s'effondrer une à une.

On sait qui a profité ?
On le sait bien sûr. On le sait de façon générale. C'est tout le système politique et tout le pouvoir en place depuis l'indépendance, qui à chaque fois une équipe en remplaçait une autre. Mais globalement, on peut dénombrer le nombre de dignitaires du haut régime, le nombre de familles, le nombre de clans qui ne cessent de s'enrichir, qui ne cessent de détourner que ce soit au sein de ce qu'on peut appeler le pouvoir civil et aussi le pouvoir militaire qui est, et dont le rôle continue d'être extrêmement prépondérant.

Vous dites ça ... comme si vous saviez qui, ça se voit ?
Ça se voit dans la vie de tous les jours et c'est ce qui d'ailleurs traumatise les Algériens qui arrivent à peine à joindre les 2 bouts. C'est vrai que c'est un peu paradoxal. Nous sommes en l'an 2001, le pétrole est à plus de 25 dollars le baril et 50 % des Algériens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ça semble assez inimaginable, non ? On a eu à le voir, je n'ai pas de prétention de dire quels sont tous ceux qui interviennent dans un certain nombre de secteurs ou qui ont la main mise sur un secteur. Mais on peut prendre un secteur qui est par exemple celui de l'importation des médicaments. On connaît maintenant qui est derrière ces importations de médicaments. Ils ne cachent même plus leur nom. Puisque avant c'était des prête-noms, maintenant c'est carrément leur progéniture qui est affichée. Ils te disent que c'est légal.

La progéniture de qui ?
Des généraux, des anciens ministres, des ministres actuels, des responsables de l'Etat. Prenons un cas précis. Ça représente quel argent, quel genre d'argent, puisqu'on est en train de raconter. J'ai l'impression d'être dans un roman de série noire ou dans les romans de Yasmina Kadra, cet auteur dont on ne sait pas qui il est, on a l'impression d'être dans une série noire américaine (inaudible)

Alors c'est quoi l'argent, il vient d'où, il va où, qui sont ces complices qui se partagent le profit, et qui en souffre ?
Malheureusement la réalité est là et les faits sont têtus. Encore une fois, prenons l'exemple du médicament. C'est une enveloppe qui au bas mot représente chaque année 600 à 800 millions de dollars.
Ça aussi c’est un des paradoxes, mais qui illustre en fait très bien aussi une des pratiques de ce qu'on appelle maintenant, qui est devenu une expression un peu courante, une des pratiques de la mafia politico-financière.

Le ministère de la Santé par exemple : chaque année, selon que l'état des finances du pays soit bon ou mauvais, on lui alloue une enveloppe. Et cette enveloppe-là est répartie entre plusieurs importateurs.
Cette personne-là au niveau du ministère de la santé est chargée, pratiquement seule, de distribuer cette manne, ces 600 millions de dollars. Et elle a par exemple une cinquantaine d'importateurs, il y en a cinq ou six qui prennent pratiquement les 75-80% et puis les 20% de cette enveloppe sont répartis entre les plus petits importateurs, pour pas ou pour faire montre un peu de large distribution.

En fait on se retrouve dans la même situation où il y avait uniquement le monopole d'Etat sur le commerce extérieur mais cette fois-ci nous sommes en système d'économie libérale mais on reproduit les mêmes pratiques et les mêmes schémas.

Mais il y a des gens qui sont importateurs exclusifs, donc ça veut dire, vous achetez ça à des gros laboratoires pharmaceutiques, bon c'est pas un mystère, c'est la France, l’Angleterre, l'Allemagne ou les Etats-Unis. Mais qui il y a d'autre ?
En ce moment c’est surtout les pays du sud de la Méditerranée, l'Italie, la France et l'Espagne. Les laboratoires continuent à être extrêmement puissants, il y a un lobbying médical aussi qui est extrêmement puissant qui est un intermédiaire entre ces laboratoires et les opérateurs économiques.

Alors il y a des importateurs algériens ?
Bien sûr qu'il y a des importateurs algériens En fait il y en a quatre ou cinq qui gèrent les 80% de cette énorme enveloppe.

Ça veut dire quoi ? Que vous pouvez dire ce que vous voulez ils s'en foutent, ils sont tellement sûrs d'eux, de leur puissance, que tout ce que vous, vous pouvez dire n'a aucune importance, ou ils se disent il va nous emmerder longtemps celui-là ?
Bonne question, mais je crois en fait qu'ils doivent se dire, il doit savoir un certain nombre de choses mais il ne sait pas tout. C'est vrai que je connais un peu ce qui se passe dans le médicament, mais si on devait prendre six ou sept produits, globalement et schématiquement vous avez une rente pétrolière qui a fait, notamment pour l'année 2000, plus de 20 milliards de dollars. Vous avez une dizaine de produits qui sont des produits essentiels pour la consommation quotidienne et sur ces 20 milliards de dollars il y en a une dizaine qui sont utilisés à l'importation de ces produits et que se partagent un certain nombre de généraux, un certain nombre de leur progéniture et c'est un peu comme ça que le pillage continue, c'est un peu comme ça que le dépeçage de ce grand pays continue. Et l'espoir est dans la démocratie, l'espoir est dans la société civile et il faudrait qu'un jour que ces hommes des casernes puissent reprendre le chemin des casernes.









 

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